Le loisir d’être forcéE de rester chez soi

*Vous pouvez également lire la version abrégée publiée dans La Presse du 14 décembre 2010.

8 décembre 2010. Montréal se relève non sans difficulté de sa première bordée de neige qui a surpris un peu tout le monde. Nous oublions si facilement que notre pays c’est l’hiver. Sous la terre, notre métro ne se rend pas trop compte qu’un autre hiver vient de commencer. Il roule. Il continue de transporter Montréal. La STM tweet : « aucune interruption importante du service de métro ». Le Maire Tremblay peut respirer. Le coeur de Montréal bat sans problème à un rythme quasi-régulier.

Je constate par ma fenêtre que ma rue a revêtu son habit de neige. Hollywood ne pourrait pas recréer un si beau décor hivernal. Faute de temps pour contempler les 32 centimètres qui nous ont enveloppés, je m’installe devant mon ordinateur pour commencer à travailler. Aujourd’hui, je fais partie des gens chanceux qui peuvent travailler sans devoir sortir dehors. Rapidement, je me souviens que je dois sortir demain pour aller travailler et ensuite pour aller célébrer le premier anniversaire du RAPLIQ, organisme de défense des droits des personnes en situation de handicap que j’ai fondé avec trois autres amis. Étrangement ma journée de demain s’annonce presque identique à celle que j’ai vécue à pareille date en décembre 2009. Cette journée-là j’avais tenté de me rendre au travail en utilisant les autobus de la STM – vous savez, comme tous les gens qui adhèrent au mouvement collectif. On m’avait refusé l’accès sous prétexte que le service d’autobus était suspendu pour les personnes se déplaçant en fauteuil roulant tant et aussi longtemps que tous les arrêts d’autobus sur l’île de Montréal ne seraient pas déneigés! Les lignes d’autobus que je voulais emprunter se retrouvaient pourtant sur deux artères bien dégagées, Beaubien et Pie-IX. Trente centimètres nous étaient tombés dessus six jours plus tôt. Et je ne pouvais toujours pas voyager en autobus.

Mon douloureux souvenir du 9 décembre 2009 me rappelle donc que je ne pourrai pas me déplacer en autobus demain : la suspension du service d’autobus pour les gens se déplaçant en fauteuil roulant et les arrêts enneigés deux jours après la tempête m’en empêcheront. Je me rends donc sur le site web de la STM à la recherche de l’information sur la suspension de service. Je ne trouve rien. Tout semble rouler à merveille pour la STM. Le métro roule. Sans moi évidemment. Il n’y a que trois stations accessibles à Montréal. Je n’ai donc d’autres choix que de réserver le transport adapté pour mes déplacements de demain.

Je prends donc mon courage à deux mains et j’appelle. « Nous recevons actuellement un volume d’appels particulièrement élevé. Nous regrettons l’inconvénient, et vous invitons à rappeler plus tard. Merci.» Lorsque je réussis finalement à avoir la ligne, je donne mon parcours de la journée, un peu comme Barack doit prévoir ses déplacements. Juste un peu moins glamour. Avec le transport adapté, il n’y a pas de place à la spontanéité, tout doit être prévu à l’avance. Du point A au point B et pas question d’arrêter prendre un café au point C avec une amie. Quelques minutes après avoir réservé mes déplacements de la journée de demain, j’apprends que les transports pour des motifs de loisirs et d’ateliers sont annulés pour la journée. Le système de transport adapté a cette particularité de diviser les déplacements de ses usagers par motifs. Il y a cinq catégories: travail, études, santé, loisirs et ateliers (qui sont souvent des milieux de travail pour les personnes en situation de handicap intellectuel). Le système de réservation par Internet ne permet pas d’identifier la raison des déplacements. Lorsque l’on réserve par téléphone, le préposé ne nous demande pas le motif de notre déplacement, faisant en sorte qu’il est automatiquement considéré comme du loisir. Personnellement, je choisis toujours de ne pas spécifier le motif de mon déplacement. C’est une question de vie privée, tout simplement. Déjà que je dois indiquer l’adresse où je désire me rendre. Imaginez si vous deviez dire au changeur du métro l’endroit de votre destination afin que l’on vous laisse passer. C’est ça le transport adapté. C’est ça le quotidien de milliers de gens.

Le problème majeur avec les catégories de motifs de déplacements est que celles-ci servent à déterminer l’importance des déplacements selon la STM. Les usagers qui choisissent de ne pas déclarer la raison de leur déplacement et ceux qui utilisent le système de réservation par Internet sont automatiquement classés dans la catégorie loisirs*. Un usager qui accepte de dévoiler des éléments de sa vie privée est avantagé par rapport à un autre qui choisit de ne pas divulguer le motif de son déplacement. Selon un récent rapport de la STM, plus de 40% des déplacements en transport adapté sont identifiés comme appartenant à la catégorie loisirs.

Bien consciente de la possibilité de voir mes déplacements annulés le lendemain à cause qu’ils sont catégorisés comme des loisirs selon la STM, je décide de recontacter la STM et de dire que je dois me déplacer pour mon travail. La seule option s’offrant à moi afin de pouvoir obtenir un service de transport public à Montréal deux jours après une tempête de 32 centimètres est de dévoiler la raison de mon premier déplacement et de mentir sur la raison du deuxième. Coopérante pour le premier, membre de la résistance pour l’autre.

Vers 16h00, j’apprends que tous les transports avec des motifs de loisirs sont annulés pour le lendemain et ce, pour une deuxième journée consécutive. La Ville reprend pourtant son cours normal en s’acclimatant doucement à la nouvelle neige. Mais le transport adapté, lui, a du mal à se remettre en marche. Les 32 centimètres de neige ne suffisent pas à expliquer ses difficultés. Si le transport adapté a autant de mal à survivre à une bordée de neige, c’est parce qu’il lui en faut peu pour glisser et se retrouver sur le cul. Il n’est pas rare qu’un usager attende plus de vingt minutes pour son transport et ce, même par une belle journée de juillet. Dix minutes max, n’y pensez même pas! De plus, plus de 80% des déplacements du transport adapté sont sous-traités à des taxis privés. La STM perd donc le contrôle direct qu’elle a sur son service. On m’a déjà dit que les jours de tempête, plusieurs chauffeurs de taxi préfèrent délaisser le transport adapté de la STM pour répondre à la demande aiguë des clients dits réguliers; c’est plus payant. La STM se retrouve donc avec un grave manque de véhicules et ne peut répondre aux besoins de sa clientèle. Un chauffeur de taxi m’a également déjà exprimé sa frustration face à la décision de la STM d’annuler massivement des déplacements. Ces annulations lui avaient fait perdre beaucoup de travail. Lui, immobile dans son taxi, ses clients coincés à la maison.

La problématique de l’inaccessibilité du réseau régulier, et particulièrement celle du métro, prend des ampleurs encore plus dramatiques en hiver. Alors que plusieurs Montréalais et Montréalaises optent pour le métro les lendemains de tempête, les gens qui ne peuvent y accéder réalisent doublement à quel point l’inaccessibilité du réseau sous-terrain limite leur droit à la mobilité. Mais ça, on en parle très peu. La STM est très proactive en matière d’accessibilité universelle, vous savez. Une station de métro sera rendue accessible à chaque trois ans. Le métro sera ainsi complètement accessible en 2194. Oui dans 184 hivers.

Il est tout à fait normal qu’une tempête de neige ralentisse notre ville. Parfois, ça nous fait même un peu de bien de partager la même galère collective pour quelques heures, d’oser s’échanger un sourire avec un inconnu lui aussi excité par la première tempête de la saison. Toutefois, le ralentissement de la vie prend des proportions démesurées pour les usagers du transport adapté. Le ralentissement se transforme plutôt en isolement total et silencieux. Un jeune homme ne pourra pas aller faire son magasinage de Noël demain, qu’il avait prévu avec sa tante malgré son horaire bien chargé entre le dépôt de son mémoire de maîtrise en génie et sa charge de cours à l’université. Sa tante travaille à contrat dans l’industrie du tourisme et avait annulé une journée de travail afin d’être disponible. Une jeune femme travaillant à McGill a vu son transport annulé car il était considéré comme un loisir. Elle est coordonnatrice  des traductions pour une étude. Plusieurs membres du RAPLIQ ont vu leur transport vers le restaurant où nous célèbrerons notre premier anniversaire annulé. Deux d’entre eux ont contacté la STM et ont réussi à obtenir leur transport in extremis. L’un a « menti » en disant qu’il devait se rendre au restaurant parce que nous tenions une séance de notre conseil d’administration. On lui a alors répondu que cette adresse correspondait à un restaurant et qu’il n’y allait sûrement pas pour travailler. L’autre a brandi la menace d’alerter des journalistes. Ce sont les histoires de mes amis. En temps de paix dans un Québec dit démocratique. Des histoires comme cela il y en a sans doute plusieurs partout sur notre île. Des gens sont isolés chez eux parce que notre hiver a pour eux des conséquences politiques dramatiques. Pendant ce temps, la STM passe sous silence la suspension du service pour des milliers de ses usagers et continue de tweeter fièrement qu’il n’y a pas d’interruption importante du service de métro…

J’espère que tout le monde a eu le temps d’aller faire son épicerie. J’espère que vous n’aviez pas vraiment envie d’aller à votre party de bureau.

Laurence Parent

*Une exception, les lieux déjà assignés aux rendez-vous médicaux (cliniques, CLSC, etc.) et aux études (cégeps, universités).

2 réponses à «Le loisir d’être forcéE de rester chez soi»

  1. Joelle dit :

    Faut que ça se parle, faut rendre ça public!
    Ça n’a juste aucun sens et ça ne respecte pas les droits de la personne.

    Go go go Rapliq!

  2. Bonjour,

    Trop vrai et surtout odieux…Que fait donc le RUTA?

    Quelle crédibilité a donc le RUTA….Subventionné avec l’argent des contribuable?

    Les personnes handicapées du Québec sont encore et toujours en 2011 des citoyens marginalisés…Exclus…Dont les droits fondamentaux sont quotidiennement violés…Par l’État….Qui dit mieux!

    Lisa D’Amico
    FAVEM est présent sur facbook et TWITTER -favem2
    http://favem-aide.blogspot.com/