Interdit aux limitations fonctionnelles

Par Marie-Eve Veilleux

Ce texte fait partie du Collectif du RAPLIQ dans le cadre de la Semaine québécoise des personnes handicapées.

En ouvrant mes courriels un après-midi d’avril, j’étais loin de me douter que je me retrouverais face à une situation qui me montrerait à quel point la discrimination fondée sur le handicap est profondément ancrée dans notre culture collective. Le courriel en question était une offre d’emploi pour un poste d’adjointe administrative au sein d’un comité privé d’éthique de la recherche. J’étudie en bioéthique, j’ai un baccalauréat en sciences, je suis une des personnes les plus organisées que je connaisse : je suis une candidate idéale. Erreur!
Plus bas dans l’offre, à la section « Condition(s) spéciale(s) », on peut lire noir sur blanc : « Ouvert pour limitations fonctionnelle : Non ». Voilà qui m’interdit de poser ma candidature, car j’ai moins même un handicap physique. Lequel? L’entreprise ne semble pas s’en intéresser. Aux dernières nouvelles, la Charte des droits et libertés interdit la discrimination fondée sur plusieurs motifs, dont le handicap, non? Verriez-vous une inscription « Ouvert pour minorités ethniques : Non »? Pourquoi alors cibler les personnes handicapées en leur disant « nous ne voulons pas de vous ici »?
J’ai tout d’abord écrit à l’entreprise pour savoir de quelles limitations fonctionnelles il était question. Pas de réponse. Ensuite, j’ai appelé la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. On m’a premièrement dit que je ne pouvais pas porter plainte tant qu’on ne m’avait pas passée en entrevue et refusé l’emploi. Il est impossible de porter plainte en amont contre l’utilisation de cette étiquette dans l’offre d’emploi.
Combien de personnes handicapées oseraient défier ces mots en se présentant quand même à une entrevue d’embauche? Nous devons déjà nous battre contre les préjugés non dits. Voilà que nous devons nous battre contre les préjugés ouvertement déclarés? Si une personne handicapée choisit de ne pas déclarer son handicap et obtient le poste, comment fait-elle ensuite pour parler ouvertement des adaptations qui pourraient l’aider dans son travail si son employeur n’est pas ouvert aux limitations fonctionnelles?
Les personnes handicapées ont toutes des limitations différentes, mais elles sont les principales expertes pour juger de ce qu’elles peuvent faire ou non. L’entrevue est la première occasion pour l’employeur d’évaluer en personne si un candidat peut remplir les exigences d’un poste, handicap ou non. Pourquoi interdire aux personnes handicapées ce premier contact en leur disant que ça ne vaut même pas la peine de poser leur candidature? Je comprends entièrement le besoin que les capacités d’une personne répondent aux exigences de l’emploi. Je ne poserais pas ma candidature pour conduire des autobus ou pour travailler au cinquième étage d’une bâtisse sans ascenseur : pas besoin de me le rappeler.
En 2013, avec toutes les avancées technologiques, toutes les initiatives en emploi et dans les établissements d’enseignement, et surtout l’obligation d’accommodement raisonnable mis en évidence dans les jugements rendus en vertu de la Charte des droits et libertés, pourquoi est-il si facile pour une entreprise de discriminer directement les personnes handicapées? Pourquoi les entreprises ne misent-elles pas sur les capacités plutôt que de vouloir éviter tout un groupe étiqueté comme étant « moins capable »? Et pourquoi alors choisir ce raccourci sans même prendre le temps de penser aux accommodements possibles?
Sans la possibilité d’apporter cette déclaration discriminatoire devant la Commission des droits, car je n’ai pas passé l’entrevue, ma seule option est de sensibiliser les gens, une entreprise à la fois. J’ai envie de travailler, pas faire de l’éducation populaire. J’ai hâte au jour où on cessera de voir « incapable » dans le front de toutes les personnes handicapées. J’ai hâte au jour où on fera réellement partie de la société.
Marie-Eve Veilleux est traductrice scientifique, étudiante en bioéthique et militante au sein du Regroupement des activistes pour l’inclusion au Québec.

Marie-Eve Veilleux est coordonnatrice des traductions pour une étude sur le vieillissement. En plus de ses études en traduction, elle détient un baccalauréat en microbiologie et immunologie et poursuit des études de deuxième cycle en bioéthique. Elle milite au sein du RAPLIQ, et y collabore à divers niveaux, depuis 2010. Marie-Eve est également l’éditrice du présent Collectif.

Une réponse à «Interdit aux limitations fonctionnelles»

  1. Suzanne Maloney dit :

    Merci! Excellent article qui reflète la réalité telle quelle est pour tellement de gens dans un monde qui n’est pas créé pour ou par de vrais êtres humains.