Deux semaines d’enfer au transport adapté

Par Marie-Eve Veilleux

Ce texte fait partie du Collectif du RAPLIQ dans le cadre de la Semaine québécoise des personnes handicapées.

Quand on entend parler du service de transport adapté de la STM, c’est habituellement pour dire que les personnes handicapées sont chanceuses d’avoir un service adapté qui les transporte de porte à porte. Oui, ce service est essentiel pour de nombreuses personnes, dont moi, car seulement quatre stations de métro montréalaises sont accessibles et les autobus à plancher bas ont leurs propres problèmes de fiabilité (bris mécaniques, une seule place pour personne en fauteuil roulant, achalandage, etc.). Pourtant, quand je pense à ma relation avec ce service, « chanceuse » n’est pas le qualificatif qui me vient à l’esprit.

À titre d’exemple, voici deux semaines dans le merveilleux monde du transport adapté de la STM. Hum.

Un mardi, après le travail, chauffeur A croit important de me montrer une vidéo d’animal se faisant déchiqueter. Quand je demande dégoutée qu’il arrête la vidéo, il m’explique qu’il ne faut pas manger de saucisses parce que c’est comme ça que c’est préparé, avec les os et tout. Verriez-vous un chauffeur de la STM faire de la propagande comme ça?

Le lendemain, chauffeur B, pourtant muni d’un GPS, prend ce qui me semble être le plus long parcours imaginable pour se rendre à ma destination sur la Rive Sud. Finalement, il manque une sortie et près d’une heure plus tard me voilà en direction de Sherbrooke (la ville, pas la rue!). Un trajet qui prend habituellement 35 minutes a pris, cette fois-là, une heure et quart et ce n’est pas la faute de la circulation. En transport adapté, j’ai peu souvent le choix de l’itinéraire, soit parce que nous sommes jumelés à d’autres usagers, soit parce que le GPS est roi et maître à bord du taxi et les suggestions de la personne handicapée ne sont souvent pas les bienvenues.

Le dimanche suivant, en fin de soirée, chauffeur C me raconte qu’il doit subir un procès, car une femme a appelé la police et a demandé une ordonnance de non-communication contre lui. Je ne sais pas si c’est moi qui invite à la confidence, pourtant je ne suis pas très bavarde, mais ces histoires personnelles ou tentatives de conversion religieuse, j’en ai droit plus souvent qu’à mon tour et elles ne sont pas toujours rassurantes. Un de mes collègues me raconte d’ailleurs qu’il a déjà eu droit à deux reprises à un discours sur le fait que l’homosexualité était une maladie!

Le lundi d’après, chauffeur D m’embarque dans son taxi, mais me dit que comme mon fauteuil motorisé est plus long que la moyenne, il ne peut pas m’attacher de façon sécuritaire. Il m’attache quand même, mais veut absolument écrire une note pour se dégager de toute responsabilité s’il m’arrivait quelque chose. Pourtant, je prends le transport adapté plusieurs fois par semaine et c’est seulement le deuxième chauffeur en un an pour qui ça pose problème. On m’a déjà interdit les minibus parce que ma rue est trop étroite, voilà un chauffeur de taxi adapté qui me dit que les minifourgonnettes ne fonctionnent pas non plus.

Et je ne vous raconte même pas tous les matins où je suis arrivée en retard au travail parce que le chauffeur arrivait après sa plage horaire de 30 minutes. Ni les fois où j’ai attendu les 30 minutes règlementaires pour apprendre que le chauffeur m’avait mise absente il y a 15 minutes alors que j’étais bel et bien là et que j’ai dû attendre le transport de rechange. Ni les fois où j’ai dû mentir pour obtenir un transport en hiver, car les loisirs ne sont pas reconnus comme étant importants dès que les conditions météorologiques sont plus mauvaises que la normale. Ni les innombrables incompréhensions avec les chauffeurs sur comment se stationner chez moi pour m’embarquer ou me débarquer. Ni les vifs reproches que « le changement de sens de ma rue ça n’a pas d’allure et c’est de ma faute » : ça fait plus de deux ans, revenez-en!

Toutes ces situations prises séparément sont anodines. On soupire, on en parle sur l’heure du lunch et on poursuit notre chemin. Comme pour tout, vivre dans un flot constant de situations frustrantes a des effets négatifs sur notre perception du service qu’on reçoit et de notre place dans la société. La situation est la même pour les personnes non handicapées. Une panne dans le métro : on soupire, on en parle sur l’heure du lunch et on poursuit notre chemin. De nombreuses pannes consécutives dans le métro : on s’indigne, on exige un meilleur service pour le prix qu’on paie. Moi aussi, je paie mon transport adapté.

Au transport adapté, en plus d’avoir des règles contraignantes, on mise sur les compagnies de taxi privées pour augmenter l’offre de service et cette sous-traitance apporte son lot d’histoires plus désagréables les unes que les autres. Pourquoi les usagers n’auraient-ils pas le droit de demander un niveau de qualité du service équivalent au professionnalisme exigé à tous les employés de la STM?

Quand j’appelle le service à la clientèle pour déposer une plainte, on prend mon « commentaire » en note. Ce changement de terme n’est pas innocent à mes yeux. Si j’en fais la demande, un chef des opérations me rappelle pour me confirmer que mon « commentaire » a bien atterri sur son bureau. Pourtant, les mêmes problèmes reviennent d’une année à l’autre comme si on ne faisait qu’appliquer des bandages temporaires sans soigner la blessure.

Le concept de « charité », du cadeau qu’on fait aux personnes handicapées de les transporter, nous condamne à être des citoyens de seconde zone. Dès que nous levons le ton, nous sommes ingrats d’oser demander d’être traités comme du monde. Je crois que nous devons urgemment changer de paradigme vers un système fondé sur les droits. L’émancipation des personnes handicapées est toute jeune et nous manquons d’outils et de concepts pour exprimer notre mécontentement et prendre notre place, mais la vision que la société a des « pauvres handicapés » ne nous aide vraiment pas à faire avancer la cause.

Marie-Eve Veilleux est coordonnatrice des traductions pour une étude sur le vieillissement. En plus de ses études en traduction, elle détient un baccalauréat en microbiologie et immunologie et poursuit des études de deuxième cycle en bioéthique. Elle milite au sein du RAPLIQ, et y collabore à divers niveaux, depuis 2010. Marie-Eve est également l’éditrice du présent Collectif.

4 réponses à «Deux semaines d’enfer au transport adapté»

  1. Cet article me plaît beaucoup Il semble tellement bien traduire la réalité du transport adapté à Montréal. J’ai l’impression qu’il t a des chauffeurs qui sont handicapés au niveau du sens des responsabilités. Je dis ça sous toutes réserves: ce pourrait-il que le chauffeur ne sache pas qu’il y a des personnes handicapées qui travaillent et qu’il ose penser  » pas grave si je suis en retard, elle n’a que ça à faire attendre. » À Québec, le service est de beaucoup meilleur. C’est un village… Généralement, les chauffeurs de taxi sont tout à fait adéquat et les chauffeurs de minibus sot charmant-ss, adéquat-s et courtois-es comme le demande le service à la clientèle.

  2. Cet article me plaît beaucoup Il semble tellement bien traduire la réalité du transport adapté à Montréal. J’ai l’impression qu’il y a des chauffeurs qui sont handicapés au niveau du sens des responsabilités. Je dis ça sous toutes réserves: ce pourrait-il que le chauffeur ne sache pas qu’il y a des personnes handicapées qui travaillent et qu’il ose penser  » pas grave si je suis en retard, elle n’a que ça à faire attendre. » À Québec, le service est de beaucoup meilleur. C’est un village… Généralement, les chauffeurs de taxi sont tout à fait adéquat et les chauffeurs de minibus sot charmant-ss, adéquat-s et courtois-es comme le demande le service à la clientèle.

  3. Chantal Barbier dit :

    C’est tellement ce que je vis et que je vois d’autres en vivre et qu’ils ne peuvent pas se plaindre parce que qu’ils ne peuvent en parler dû à leur maladie. C’est rendue que je m’empêche de sortir.Tu aurais dû voir ce qui m’est arrivée la semaine dernière mais c’est trop long à écrire.